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Béatrice Rengade, psychologue

Perspective de développement de la responsabilité

7 Juin 2009 , Rédigé par Béatrice RENGADE Publié dans #ARTICLES - ETUDES

Perspective de développement du sens des responsabilités : concepts classiques.


ETUDE – PARTIE THEORIQUE

Béatrice RENGADE

2002


         1. Apport de M. KLEIN[1] :

"Différentiation primaire" et accession à la "position dépressive" comme conditions de la relation à l'autre.

 

            La construction d'une personnalité autonome s'effectue dès la prime enfance et se consolide toute la vie. Mélanie Klein, en particulier, s'est intéressée au développement précoce du nourrisson. Elle a distingué deux "positions d'évolution", qui ne sont pas des stades, puisqu'il peut y avoir des allers-retours entre elles et qu'elles ne sont en fait jamais révolues.

            Pour elle, il existe dès la naissance un Moi primitif, inorganisé, qui va être d'emblée exposé au choc de la réalité extérieure et à l'angoisse suscitée par le conflit entre la pulsion de vie et la pulsion de mort, auxquelles vont correspondre les pulsions libidinales d'amour et les pulsions agressives destructrices. Pour se construire, le Moi va rechercher à conserver et s'identifier à l'objet Idéal tout en excluant le mauvais objet et les parties de soi contenant les pulsions de mort. Dans la première position dite "schizo-paranoïde", domine donc l'angoisse que les objets persécuteurs n'entrent dans le Moi et anéantissent l'objet idéal et le Soi.

            Ce Moi, encore indifférencié de celui de sa mère, qui vit dans un monde de représentations d'objets partiels (le premier objet partiel étant le sein de sa mère), se défend de cette réalité angoissante en utilisant des mécanismes de défense primitifs :

            - Le clivage de l'objet en bon et mauvais où le bon est introjecté (première faculté de discrimination, base du jugement) et le mauvais projeté,

            - Le déni de l'existence du mauvais,

            - La projection des pulsions de mort,

            - Les mécanismes de défense maniaques tels que l'idéalisation du bon objet omniprésent, intarissable, sur lequel l'enfant a l'illusion d'exercer un contrôle omnipotent ou l'identification projective (première forme d'empathie) qui peut s'intensifier avec le développement et qui consiste à détacher des parties du Soi et des objets internes pour les projeter dans l'objet externe alors possédé et contrôlé par ces parties qui s'identifient alors à lui.

            Ensuite, avec la diminution du clivage et la maturation du système nerveux central, la perception des objets est plus réaliste : l'enfant arrive entre autre à distinguer le fantasme et la réalité. L'avènement de la position dépressive est caractérisé par une relation à des objets totaux, à la fois bons et mauvais, mais cela à condition que les expériences satisfaisantes soient supérieures aux expériences frustrantes. Le Moi qui se situe par rapport à eux devient donc lui-même total.

            C'est là que l'enfant acquiert ses premières capacités relationnelles. Mais l'ambivalence des sentiments de l'enfant va faire naître une nouvelle angoisse, celle de perdre l'objet. L'enfant se sait dépendant de sa mère et a peur des conséquences de ses pulsions destructrices sur cet objet paradoxalement aimé (à ce stade, aimer = dévorer).             L'enfant croyant avoir abîmé ou détruit le bon objet introjecté, est confronté au désespoir dépressif et à la culpabilité. C'est la première manifestation du Surmoi précoce, qui apparaît dès la première année de la vie pour M. Klein et semble posséder "des caractères très cruels d'ordre oral, urétral et anal". Ce Surmoi a comme racine l'introjection des objets idéaux (base de l'Idéal du Moi) et des objets persécuteurs. La théorie kleinienne diverge ici de la théorie psychanalytique classique, puisque Freud voyait le Surmoi comme l'héritier du complexe d'Œdipe avec l'Idéal du Moi, et la culpabilité comme une séquelle de ce complexe non dépassé, plus tard dans le développement.

            Aussi, Les mécanismes de défense changent : on passe du clivage au refoulement, des mécanismes psychotiques aux mécanismes névrotiques. Pour préserver l'objet, le recréer ou le réparer, l'enfant utilisera le mécanisme de défense de la réparation (fantasmatique) qui pourra être associé parfois encore à des mécanismes maniaques. Si cette réparation est satisfaisante pour l'enfant, sa confiance dans ses capacités à surmonter les conflits et les expériences de deuil lui permettra de renoncer à son but pulsionnel initial pour se tourner vers des activités créatrices et symboliques, qui permettront la sublimation.

            Ceci s'effectuera en répétant des expériences de pertes et retours de sa mère qui soient positives afin de renforcer la pulsion de vie. Il pourra alors distinguer l'absence passagère de la perte définitive et intégrer un sentiment de sécurité. Le "bon objet" introjecté par identification à sa mère, l'enfant pourra se construire un Moi capable de s'adapter à la réalité (acquisition de la "permanence de l'objet" selon Winnicott). C'est ce que Freud avait constaté en observant son petit fils de 18 mois jouant avec une bobine qu'il faisait disparaître et réapparaître en criant "Fort / Da".

            Par la suite, le début de la motricité et le développement du langage seront des moyens supplémentaires que l'enfant utilisera pour garder auprès de lui les personnes qu'il aime et qui le stimulent dans ses apprentissages, puis élargir progressivement son champ relationnel et son autonomie.

 

 

 

2. D.W. WINNICOTT : "L'espace transitionnel" et "la capacité d'être seul"(1958)[2]

 

            "L'espace transitionnel" ou "espace potentiel" est "l'aire du compromis qui constitue la plus grande partie du vécu de l'enfant et qui subsiste tout au long de la vie, permettant de maintenir à la fois séparés et reliés l'un à l'autre, réalité intérieure et réalité extérieure".

            Les objets transitionnels, qui sont d'abord des objets partiels et deviennent ensuite des "objets autres que moi", permettent le cheminement de l'enfant du subjectif pur vers l'objectivité.

            De nature paradoxale, ils ne proviennent en outre ni de l'enfant (le dedans) ni de la mère (le dehors). Ils sont dans un espace entre les deux et supposent en cela une activité motrice pour permettre les échanges. Mais par leur valeur symbolique d'union avec l'objet maternel (sous-tendus par le fantasme de réunion avec la mère), l'enfant peut maintenir sa représentation vivante lorsqu'elle doit s'absenter. Si la relation avec sa mère est assez sécurisante et satisfaisante, l'enfant pourra peu à peu désinvestir ces objets symboliques, dont le "doudou" en est un exemple bien connu. Le "bon objet total", support du moi sera intériorisé et l'enfant aura la "capacité d'être seul".

 

            Winnicott défini la capacité d'être seul comme la capacité positive de l'enfant encore immature d'être seul en présence d'une autre personne (d'abord sa mère), sans que celle-ci ne le stimule. Il y a toujours quelqu'un avec l'enfant qu'il assimile inconsciemment à sa mère. L'autre est un soutien du Moi faible du jeune enfant, mais aussi le garant des expériences personnelles qu'il fait par lui-même, sans aucune excitation extérieure, mais en relation avec son monde intérieur. Cependant, il  peut supporter l'absence de stimulation externe si sa mère, représente un soutien stable et sécurisant et qu'elle a été "suffisamment bonne" (good enough). C'est à dire capable de s'identifier à son bébé pour répondre à ses besoins en se consacrant exclusivement à lui pendant les premières semaines après sa naissance et lui renvoyer une image satisfaisante de lui-même. L'auteur parle de "la préoccupation maternelle primaire" et de "rôle de  miroir de la mère" qui donne à l'enfant le sentiment d'exister : "JE SUIS".             L'environnement favorable peut alors être introjecté graduellement et sert à l'édification de la personnalité. Cette expérience marque l'accession à une certaine maturité du développement affectif : accession au "JE" par l'unité, l'intégration de l'individu (bon objet intériorisé), la possibilité d'une vie intérieure et l'organisation d'un noyau du Moi.

            Cette maturité fonde la future capacité à être vraiment seul (solitude), mais aussi la matrice des relations d'amitié et du transfert.

 

            L'espace transitionnel est constitué grâce à l'intervention d'un tiers séparateur, (la loi, le père) qui vient s'immiscer dans la relation syncrétique mère - enfant. Cet espace est un intermédiaire "neutre", dénué de conflits et l'enfant (ou plus tard l'adolescent recherchant à nouveau à se différencier), pourra créer, élaborer du sens en injectant de l'abstrait et du symbolique à ses représentations qui collent trop à la réalité. Surtout, il pourra distinguer ce qui vient de lui de ce qui vient de l'autre, pour peu à peu se réapproprier ce qui lui appartient et se construire de manière autonome.        Ce n'est que lorsque cette construction sera stabilisée, aura été confirmée par la fierté et la satisfaction des objectifs atteints de façon autonome, que le sujet pourra vraiment répondre de lui-même, s'affirmer et assumer ses fautes sans avoir l'impression que c'est toute sa personne qui est une faute. La remise en question ne sera plus destructrice, mais constructive. L'espace transitionnel participe donc à la construction d'un moi suffisamment mature et résistant aux frustrations pour que le sujet puisse reconnaître la réalité de ses erreurs afin d'en tirer les enseignements, ce qui est la base de toute responsabilisation.

            Maryse VAILLANT voit dans l'espace transitionnel un lieu essentiel à la responsabilisation. Aussi, elle l'adapte au cadre de la justice des mineurs.

            Pour elle, la difficulté à reconnaître pleinement son acte est la peur d'être assimilé à lui, étiqueté, résumé à l'acte. Cette peur du jugement hâtif est souvent exprimée de manière latente par les personnes mises en examen. M. VAILLANT parle donc de la nécessité de trouver un terrain neutre comme espace transitionnel pour parler de ses fautes, hors de tout rapport de force, où règne la compétition, la vengeance, la manipulation et la séduction. Sur ce terrain qui peut être mis en place grâce au tiers que constitue la justice, le jeune pourra peut-être restaurer son image de lui-même et accepter ses erreurs, sans risquer d'être humilié ou d'être envahi par la culpabilité. Car si la culpabilité peut permettre dans un premier temps de se remettre en question, de "se rencontrer soi-même", elle risque aussi d'isoler l'adolescent qui fuira la réalité pour se protéger en se réfugiant au fond de lui-même. La responsabilité, au contraire de la culpabilité, peut permettre de rencontrer l'autre et pour l'adolescent, de se connaître mieux à travers la connaissance et la reconnaissance des autres. Ainsi, c'est dans cet espace que le jeune (ou l'adulte) pourra dépasser sa culpabilité, sa honte et ses remords, pour accepter ce qu'il a fait et en assumer les conséquences de façon active et constructive.






3. Apports Freudiens[3] :

 

 

            a. Le complexe d'Œdipe et la castration symboligène:

 

            Pour Freud, la période de développement déterminante pour la construction d'une identité autonome se situe aux alentours de 3-4 ans lors du complexe d'Œdipe. Celui-ci met fin à la phase phallique, dernier stade de développement libidinal infantile, l'enfant parvenant à ce niveau à des relations génitalisées (relation d'objet total).

            Depuis sa naissance, l'enfant se construit par séparations successives : après être sorti de la relation symbiotique qui l'unissait à sa mère pour parvenir à une relation duelle de personne à personne, l'enfant  prend conscience de l'existence du père (triangulation) par la valeur qu'il peut avoir aux yeux de sa mère. Ce tiers vient le séparer davantage de sa mère et le confronter au fait qu'il n'est pas le tout, mais qu'il doit vivre le manque. Cette nouvelle épreuve de réalité depuis celle de la différenciation primaire est la castration symboligène.

 

            Freud fait du complexe de castration la pierre angulaire du complexe d'Œdipe, qui serait vécu différemment selon le sexe de l'enfant. La petite fille faisant d'emblée le constat de son manque physique, le complexe de castration marque pour elle l'entrée du complexe d'Œdipe. Tout en ressentant rancune et jalousie envers sa mère, elle va grandir en s'identifiant à elle et c'est pour sauvegarder son amour que la petite fille va renoncer à posséder son père pour elle seule. Quant au petit garçon, c'est la crainte de la castration qui l'amènera à sortir du complexe d'Œdipe, en renonçant à prendre sa mère comme objet de désir. Aussi, cette crainte le poussera à sublimer ses pulsions en s'investissant ailleurs et en s'identifiant à son père.

            Par le jeu des désirs et des identifications, l'enfant fera au même moment le choix inconscient de sa sexualité, renonçant à posséder les deux sexes (bisexualité psychique) et à être aussi bien l'objet du désir de la mère que du père, pour accepter sa mono sexualité.

            D'autre part, l'enfant se rendant compte du lien qui unit ses parents, il va fantasmer la suppression de l'un d'eux pour s'approprier l'amour de l'autre d'une manière exclusive. Ses fantasmes, comme défense face à la réalité douloureuse, vont faire émerger par la suite un sentiment de culpabilité lorsqu'il aura intégré les interdits fondamentaux. Ces interdits sont posés par la fonction paternelle représentant la loi symbolique (interdit du toucher, interdit de l'inceste et interdit du meurtre), qui, intériorisée, sera constitutive du Surmoi.

 

            D'après Philippe JULIEN[4], si la parentalité est fondée sur la conjugalité, c'est à dire que le père et la mère sont aussi des conjoints et se désirent comme homme et femme, ils peuvent transmettre à leur enfant l'interdit de l'inceste. Leur conjugalité qui est première par rapport à l'enfant le replace dans sa propre génération et lui transmet le devoir et le désir d'aller construire son propre couple ailleurs. Ainsi, l'amour descend de générations en génération, mais ne remonte pas. Mais pour cela, il faut aussi que ne pèse pas sur l'enfant une dette de réciprocité et que ses parents soient capables de le laisser s'en aller. Il s'agit d'une "négation créatrice" (P. JULIEN).

Pour les parents, mettre au monde, c'est savoir se retirer et ne pas prendre l'enfant comme objet de leur jouissance, ce que P. JULIEN appelle la "castration libératrice".

            Ainsi, l'enfant qui n'est pas soumis par l'arbitraire et le caprice du désir de sa mère, elle-même régie par un désir envers une tierce personne (son conjoint), peut avoir un espace de liberté. Cet espace s'inscrit dans le lieu du manque de la mère, qui la fait tendre vers le père dont elle donne le nom à l'enfant. 

 

            Enfin, le père qui "arrive en position de gêneur parce qu'il interdit la satisfaction de l'impulsion" (P. JULIEN) contraint l'enfant à rechercher des équivalences, des substitutions et donc à symboliser (mettre une chose pour une autre). Ceci l'introduit à la fonction langagière et à un ordre de représentations de mots. Si les angoisses de castration ne sont pas trop vives, le complexe d'Œdipe devrait déboucher sur une période de latence pendant laquelle l'enfant détachera provisoirement sa libido de la sexualité pour s'investir davantage dans sa scolarité.

            Mais la puberté mettra à nouveau fin à ce "calme" par une série de bouleversements réactualisant les conflits oedipiens, qui marqueront le passage de l'enfance à l'âge adulte.

 

            De cette façon, reconnaître la réalité de ses erreurs pour en tirer l'enseignement, c'est semble t-il accepter de ne pas être parfait, c'est-à-dire d'avoir intégré la "castration symboligène" de manière satisfaisante. Ainsi, ce processus de maturation qui est le mode de construction de l'autonomie va influencer la capacité à entrer en relation et résister aux frustrations, mais aussi à réaliser ses objectifs personnels.

 

            Cependant, la castration vécue de manière traumatique peut donner lieu à une blessure narcissique et mobiliser des mécanismes de défense pathogènes tels que le clivage entre le monde extérieur où est projeté le mauvais et le monde intérieur idéalisé. Le Moi qui se clive ne peut alors intégrer ses erreurs et les projette sur l'entourage. Il serait trop fragile pour supporter de se remettre en question sans risquer de se perdre totalement ou de sombrer sous les remords, la culpabilité ou la honte. Dans ce cas, nous pourrions parler d'une personnalité immature, manquant d'intégration et d'unité.

 

 

            b. Les héritiers du complexe d'Œdipe :

 

Le Surmoi : "Das Überich"

 

            En 1923, Freud écrit que le Surmoi est "l'héritier du complexe d'Œdipe". Dans sa deuxième Topique sur le fonctionnement psychique en 1924, il reprend cette instance aux côtés du Moi et du Ça. Mais à partir de cette date, Freud ne le distingue plus clairement de l'Idéal du Moi qui en ferait partie, tandis que pour Annie Reich[5], il convient de les différencier : "L'Idéal du Moi exprime ce que nous voulons être et le Surmoi ce que nous devrions être".

 

            Le Surmoi serait formé par l'intériorisation des interdits présents et passés ainsi que la représentation des parents idéalisés, sans défaut. Il a donc une fonction d'interdiction qui prolonge la sévérité de l'autorité extérieure.

 

            Pour Freud, c'est le lieu de l'héritage des générations précédentes. Il se met en place lors du complexe de castration qui coupe l'enfant de la mère et tend à promouvoir la réalité : barrière de l'inceste, il transforme l'impuissance de l'enfant en obéissance à un interdit.

            L'identification au côté moral de la personnalité parentale est donc utilisée pour refouler les désirs Oedipiens. Mais c'est aussi pour effacer la blessure narcissique causée par l'attitude critique des parents, que l'enfant intérioriserait les exigences parentales en s'y soumettant.

            Le Surmoi lutte contre les choix libidinaux du Ça dirigés par le principe de plaisir et les processus primaires, le but étant d'atteindre une véritable "conscience morale" par intériorisation des interdits. D'où l'émergence d'un sentiment de culpabilité.

            Cependant, certains n'atteignent pas cela et ne ressentent qu'une "angoisse sociale", une crainte d'être découverts, alors que la culpabilité est le sentiment que l'enfant ressent lorsqu'il ne répond pas aux attentes de son Surmoi ou qu'il transgresse les interdits intériorisés au niveau réel ou au niveau fantasmatique. La honte, quant à elle, serait davantage liée à l'Idéal du Moi.

            Le Surmoi serait donc une instance essentielle à la responsabilisation en tant que capacité à répondre aux attentes extérieures, même si dans un premier temps il est souvent plus facile d'obéir simplement à des principes moraux que de devenir une personnalité affirmée, où le Moi qui exprime sa volonté propre a intégré ces principes et les applique de façon plus personnelle.

Pour le développement d'une volonté personnelle et autonome, l'Idéal du Moi est déterminant.

 

L'Idéal du Moi:

 

            L'expression est apparue dès 1914 chez Freud dans son article sur le narcissisme, mais son sens s'est précisé avec l'élaboration du Surmoi.

Considéré comme l'héritier du narcissisme primaire (idéalisation du Moi) et des identifications aux structures parentales et aux idéaux collectifs, il s'agit d'une sorte de modèle suprême auquel le sujet cherche à se conformer pour conserver l'amour de soi. Ainsi, c'est du fait de l'Idéal du Moi que le Moi sera amené au refoulement, puis à la sublimation.

            A l'origine, le Moi Idéal de l'enfant, qui correspond au narcissisme primaire, est tout puissant et indifférencié de la personne de sa mère. Ce Moi Idéal est ensuite contrarié par la fonction symbolique du père comme tiers séparateur. En se distinguant de sa mère, l'enfant va peu à peu décentrer son regard de lui-même pour atteindre un narcissisme secondaire où l'estime de soi se construit par comparaison pour enfin, être capable de s'identifier à l'autre. Son regard se déplaçant de soi à l'autre lui permettra de se constituer un Idéal du moi fait d'imagos plus matures et nuancées que les imagos archaïques toutes puissantes.

            Cependant, si le Moi constituait à l'origine une tentative de récupération de la toute puissance perdue, cette tendance ne disparaîtra jamais totalement et le Moi sera toujours plus ou moins soumis à la tentation de restaurer l'illusion, poussé à la fusion, sans limites.

 

            Idéal du Moi et Surmoi sont donc des instances complémentaires qui peuvent aussi faire émerger des tensions : l'Idéal du Moi représentant les qualités requises par l'amour (appréciation narcissique, reliée à l'identification aux parents) pousse le sujet à réaliser ses idéaux, mais il est limité, restreint par le Surmoi qui représente les exigences issues des interdits.

            Au moment de l'adolescence, cette tension est particulièrement vive, car l'idéalisme de l'adolescent recherchant l'assomption narcissique de son Moi, à se réaliser par delà le bien et le mal, vient balayer les interdits moraux liés au Surmoi. 

 

 

            c. Le rôle du Moi :

            "Du point de vue topique, le Moi est dans une relation de dépendance tant à l'endroit des revendications du Ça que des impératifs du Surmoi et des exigences de la réalité. Bien qu'il se pose en médiateur chargé des intérêts de la totalité de la personne, son autonomie n'est que toute relative.", d'après Laplanche et Pontalis.[6]

            Pour s'exprimer de manière à la fois personnelle et adaptée, le Moi doit gérer les pulsions du Ça et les exigences du Surmoi. Le Ça, réservoir des pulsions qui recherchent la satisfaction des désirs (principe de plaisir), pousse le sujet dans une dynamique de l'immédiateté, de l'instant présent. Y renoncer, demande de surmonter les frustrations et de différer les désirs. Mais ceci ne semble possible que si le Moi est suffisamment structuré pour contenir les pulsions et les sublimer. Cette instance d'adaptation à la réalité utilise en outre des mécanismes de défense en grande partie inconscients lorsque le conflit psychique est insurmontable et que l'angoisse est trop forte. Un Moi fort utilisera des mécanismes efficaces et adaptés. Nous parlerons d'un Moi mature.

            Le Moi recherche avant tout à conserver son unité en reliant les différentes représentations et les souvenirs. Il les organise pour mieux les connaître et les contrôler. Ce mode de fonctionnement correspond en particulier aux processus psychiques "secondaires".

            Le Moi est d'autre part au contact de la réalité extérieure, médiateur entre l'intérieur et l'extérieur, ses fonctions sont multiples : conservation, mémorisation des souvenirs (perception et enregistrement), adaptation aux stimulations et excitations, évitement des tensions trop grandes, apprentissage.

            Enfin, le Moi représente le résultat des processus d'identification à autrui. Ces processus qui découlent du narcissisme sont à l'œuvre vis-à-vis de l'Idéal du Moi, puisque celui-ci est le modèle interne du Moi.

 

Entre principe de plaisir et principe de réalité :

            Introduits en 1920, les principes de réalité et de plaisir liés aux processus primaires et secondaires, rendent compte du fonctionnement de l'appareil psychique. Le Moi sera l'instance qui aura à les gérer, inhibant principalement les processus primaires au profit des processus secondaires, mais équilibrant le plaisir par rapport à la réalité.

 

            Le principe de plaisir : dans l'ouvrage de SMIRNOFF[7], La psychanalyse de l'enfant, "elle vise à éviter ou à évacuer les tensions déplaisantes ou les représentations associées aux souvenirs désagréables ou pénibles pour les exclure de la conscience". Il ne s'agit donc pas d'une recherche hédonique de plaisir, mais d'un évitement visant à réduire la tension issue d'un déséquilibre interne, ce qui produit la gratification. Celle-ci est recherchée de manière immédiate, chez le jeune enfant en particulier, qui recherche la satisfaction de ses besoins et de ses pulsions instinctuelles. Ce principe fonctionne selon un mode que Freud a appelé processus primaire.

            Il s'agit d'un mode de fonctionnement de l'appareil psychique propre à l'inconscient et au rêve. Au service d'une instance psychique appelée "Ça" qui ne reconnaît qu'une réalité subjective où seuls comptent l'obtention du plaisir et l'évitement du déplaisir et qui recherche une gratification immédiate. Pour cela, le processus primaire a recourt à des mécanismes particuliers (condensation, déplacement, isolation) et repose sur certaines facultés à satisfaire les pulsions libidinales en réalisant les désirs de façon "hallucinatoire", par identité de perception (la perception de l'objet réel est confondue avec l'image mnésique) ou par la "pensée magique" (réalisation imaginaire fantasmée) par exemple.  Mais les besoins n'étant pas comblés ni les désirs réalisés, le processus primaire sera remplacé par le processus secondaire.

 

            Nous noterons que les représentations inconscientes sont atemporelles, sans liens logiques (les seuls liens étant des associations d'idées ou de mots), souvent incompatibles avec la réalité et non verbalisables (difficiles à connaître), ce que la confrontation à l'épreuve de réalité va modifier au cours de la psychogenèse de la personnalité. Avec l'instauration du principe de réalité, "la satisfaction  est ajournée en fonction des conditions imposées par le monde extérieur". Ce principe apparaît comme fondamental pour acquérir le sens des responsabilités. Le sujet est contraint de s'adapter aux exigences de la réalité et pour cela, de différer la satisfaction immédiate demandée par le principe de plaisir. Il doit donc être en mesure de tolérer une certaine quantité de déplaisir et de contenir la tension. Le Moi devient ainsi "raisonnable", apprenant qu'en se conformant au principe de réalité, le plaisir est tout de même atteint: s'il est différé ou atténué, il a au moins l'avantage d'être certain, contrôlé et en conformité avec ses exigences conscientes.

            Le processus secondaire amène ici efficacité, jugement, choix. Ce processus complète le précédent, contrôlant les instances conscientes et préconscientes. Les représentations sont chronologiques, fixées dans le temps, connues et elles répondent aux lois du raisonnement logique.

 

            Il n'y a que le domaine de la sexualité, des satisfactions libidinales, qui reste toute la vie rebelle au principe de réalité et soumis, dans une certaine mesure, au principe de plaisir selon Freud. Le refoulement et les satisfactions substitutives sont possibles, néanmoins, on peut comprendre pourquoi la puberté peut apporter des débordements libidinaux que l'adolescent tente de maîtriser tant qu'il peut mais qui le soumettent à nouveau fortement au principe de plaisir.

 

            d. Le narcissisme :

 

            Le narcissisme joue un rôle majeur dans le développement d'une personnalité autonome intégrant la réalité externe. Aussi, ce concept met en relief les causes possibles d'un échec de l'acquisition du sens des responsabilités, du fait de l'impuissance du principe de réalité et d'un Idéal du Moi tout puissant. Moteur de la formation de l'Idéal du Moi, c'est notamment à l'adolescence que le narcissisme s'intensifiera du fait de la remise en question de cette instance.

 

            En 1914, Freud distingue le narcissisme primaire du narcissisme secondaire.

            Le narcissisme primaire correspond à "un état précoce où l'enfant investit toute sa libido sur lui-même" d'après LAPLANCHE et PONTALIS Cet état "désigne habituellement l'état anobjectal d'indifférenciation entre le Moi et le Non-Moi" pour Freud, tout premier état précédant l'unification et la différenciation de l'objet d'amour.

 

            La libido serait ici l'énergie psychique de la pulsion sexuelle. On distingue la libido du Moi nécessaire pour la survie recherchant à satisfaire les besoins primaires, de la libido d'objets ("désir", "envie", "aspiration") investissement du monde extérieur.

 

            Le narcissisme secondaire serait l'intériorisation d'une relation, notamment celle avec la mère. L'enfant introjecte l'amour de sa mère. Une fois sorti de la symbiose, conscient de son indépendance et de son altérité, il "s'aimera tel que sa mère l'a aimé", c'est à dire qu'il ne pourra s'aimer "narcissiquement" que comme on l'a aimé "libidinalement".

            Nous percevons ici les graves répercutions que peuvent avoir les carences affectives sur le développement précoce.

Le sujet ayant reconnu la réalité extérieure comme distincte de son Moi, il investit sa libido sur les objets externes, mais afin d'enrichir sa vie psychique, il la retourne ensuite sur son Moi, par introjection. C'est la base de l'identification. "Le narcissisme secondaire désignerait un retour de la libido sur le Moi, soustraite, des investissements objectaux".

 

            En 1914, Freud dit que le Moi est "le grand réservoir de la libido", qui va du Moi aux objets ou des objets vers le Moi. Il y aurait un nécessaire équilibre quantitatif des investissements entre le Moi et les objets pour parvenir à une intégration de la réalité extérieure.

 

            Dans sa deuxième Topique (1923), par la suite, Freud considère que le narcissisme du Moi est un narcissisme secondaire : "toute sa libido se trouve accumulée dans le Ça alors que le Moi est encore en voie de formation ou à peine formé. Le Ça utilise une partie de sa libido en fixations érotiques sur des objets", tandis que le Moi va chercher à l'attirer sur lui en imposant sa volonté au Ça à mesure qu'il se développe et se fortifie. C'est le retrait libidinal des objets vers le Moi.

 

            Ce retrait aurait un double rôle :

           

            Défensif : lié à la haine primordiale, à la notion de rejet, de refus, d'expulsion de ce qui est considéré comme inconciliable avec ses propres aspirations et qui provoque des réticences. Lors des séparations, la libido se détache de l'objet et l'état de tension amène le sujet à réinvestir cette libido sur son Moi. Ce mode de défense par rapport à une réalité perçue comme dangereuse ou insupportable provoque un repli qui, poussé à l'extrême dans le cas de maltraitances ou de carences pourrait mener à un désinvestissement total du monde allant jusqu'à la psychose (certains sujets préservent cependant un semblant de vie sociale grâce à un "faux self"). On retrouve ce mécanisme dans le refoulement, la dénégation, le désaveu, la répression, la forclusion.

 

            Source de plaisir : recherche de satisfactions sans égard pour le monde extérieur  qui peut mener à un sentiment de toute-puissance, d'autosuffisance, par volonté d'autonomie et de séparation. En outre, le retrait normal œuvre pour l'unité, l'identité, l'estime de soi, la cohésion et le sentiment d'être vivant. On peut le relier à la "capacité d'être seul" décrite par Winnicott.

 

            C'est donc dans l'oscillation souple entre le retrait ressourçant et l'investissement du monde extérieur que le sujet parviendra progressivement à l'autonomie.



            e. La psychanalyse au service de l'autonomie : émancipation de la volonté.

 

            Pour A. TOUATI[8], la cure thérapeutique réactive une dépendance, les dépendances infantiles mais elle " n'implique pas d'y enfermer le sujet" car c'est l'analyse de ces dépendances, (qui relève du sujet lui-même) qui permettra une "distanciation progressive". "La conquête de la liberté psychique intérieure permet une autonomie de la relation avec les autres."

            Freud déclarait que l'analyse "consiste non à rendre les réactions morbides impossibles, mais de donner au Moi la liberté de se décider dans un sens ou dans un autre"[9] La psychanalyse qui met donc en évidence le fait que le Moi est aliéné aux conflits inconscients, se met au service de la libération de la décision, c'est à dire de la volonté.

            Dans "Inhibition, symptôme et angoisse", Freud dit que "le Moi est précisément la partie organisée du Ça". En effet, dans le Ça, L'énergie est "liée", tandis que dans la conscience, l'énergie est "libre" de se porter vers l'objet que "veut" le sujet. C'est donc par le Moi, conscient, que le sujet exprimerait sa volonté. Le Moi se formerait en outre avant le Surmoi, et exprimerait des besoins, des désirs propres dont le Surmoi viendrait ensuite limiter et différer la réalisation.

            Mais le sujet humain a t-il pour centre le Moi ? Pour Freud, le sujet humain s'est souvent décentré par rapport à son Moi, se laissant envahir par les exigences du Surmoi ou par les émergences pulsionnelles du Ça. L'objectif de la psychanalyse serait de favoriser à nouveau l'accès à son Moi en tant que chef d'orchestre du psychisme.

            Paul RICOEUR14 reprend cela en disant que "la psychanalyse est un moyen d'étendre le champ de conscience d'une volonté possible par dissolution des contractures affectives"

 

            Enfin, D. Lagache14 propose quant à lui une dialectique qui permet de trancher entre l'impossible, nulle, ou l'absolue autonomie du moi en affirmant que "l'autonomie du moi est bien sûr relative ; encore faut-il préciser et ne jamais oublier les deux branches cliniques du conflit. L'autonomie relative du Moi revêt une importance particulière : elle n'est pas seulement autonomie interne, par rapport aux autres systèmes, mais autonomie externe, par rapport à la réalité. De ce fait, c'est l'autonomie relative du moi qui est la garantie de l'autonomie relative de la personne dans son ensemble. Qui plus est : on peut parler non seulement d'autonomie du moi, mais "d'autonomisme" en ce sens que, chez bien des sujets et bien des conjonctures, le sujet cherche à renforcer son autonomie contre les stimulations externes et internes" (1949)

            La psychanalyse viserait donc à réaménager les structures personnelles, pour faire émerger au "sommet" de celles-ci, des "fonctions" où la personne se confronte au réel dans le meilleur avènement de sa liberté et de sa volonté, ceci à condition de décrire ce réel comme extérieur, concret (organisations, institutions). Néanmoins, ce réel concret peut aussi être aliénant et nous devons en cela tenir compte des déterminismes sociaux, sans tomber là encore dans le manichéisme d'une société toute puissante sur l'individu.

 

            Ainsi, la volonté se trouverait à l'intersection des passions et de la raison, de la réalité extérieure et intérieure, des déterminismes et du libre arbitre.

Et si pour Coué il suffit d'y croire pour arrêter de fumer, cette croyance n'est sans doute pas aussi simple, étant à la fois rationnelle et émotionnelle, relevant d'exigences tant internes qu'externes...

 

 



[1] SEGAL, H. (1969). Introduction à l'œuvre de Mélanie Klein, Paris : PUF

GOLSE, B. (1996). Le développement affectif et intellectuel de l'enfant, Paris : MASSON.

[2] WINNICOTT D.W. (1958), La capacité d'être seul, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris : PAYOT.

[3] FREUD, S. (1949), Abrégé de Psychanalyse, Paris : PUF

FREUD, S. (1923) Le Moi et le Ça, in Essais de Psychanalyse, Paris : Petite Bibliothèque Payot, 1982

LAPLANCHE, J. et PONTALIS, J.-B. (1997). Vocabulaire de la psychanalyse, Paris : PUF

 

[4]JULIEN, P. (2000), Tu quitteras ton père et ta mère, Paris : Aubier

[5] REICH, A. dans Ouvrage collectif, (1998). Le narcissisme, L'amour de soi, St-Germain-du-Puy : Edition TCHOU Les grandes découvertes de la psychanalyse.

[6] LAPLANCHE et PONTALIS (1996). Dictionnaire de la Psychanalyse, Paris : PUF

[7] SMIRNOFF, V., (1992). La psychanalyse de l'enfant, Paris : PUF.

 

[8] Ibid. note 14.

[9] FREUD, S. (1982). Essais de psychanalyse, Paris : Payot, p.223, note.

 

 

 

 

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