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Béatrice Rengade, psychologue

Adolescence

5 Juin 2009 , Rédigé par Béatrice RENGADE Publié dans #ARTICLES - ETUDES

Adolescence

 

ETUDE – PARTIE THEORIQUE

Béatrice RENGADE

2002


 

                   A. L'adolescence, période de transition

 

D'emblée, nous noterons que cette période de changements, de séparations et  de paradoxes est vécue de façons bien différentes selon le type de personnalité, le contexte familial et socioculturel, les rencontres ou l'ampleur des modifications physiologiques de l'adolescent. Les cliniciens ont en outre adopté diverses attitudes possibles entre deux extrêmes : d'un côté, se contenter d'un accompagnement empathique en renonçant à toute compréhension ou évaluation, et de l'autre, formaliser à l'excès toutes les conduites de l'adolescent pour les faire entrer dans un cadre conceptuel unique et intervenir de façon purement directive.

Il convient donc de ne pas rechercher à enfermer cette période dans une théorie se voulant exhaustive, ni d'ignorer les spécificités de ce passage que certains nomment "crise".

            L'adolescent, selon Winnicott[1], ne souhaite d'ailleurs pas être compris et il agit de telle sorte qu'on ne puisse pas l'enfermer dans un modèle de compréhension. C'est pourquoi les adultes devraient garder pour eux ce qu'ils savent de l'adolescent.

 

Nous verrons en particulier que le processus de responsabilisation qui est à l'œuvre consiste à passer différents caps qui ne sont pas dénués d'écueils :

 

-        se séparer : de ses idéaux enfantins en se confrontant à la réalité et de ses dépendances (familiales, amicales) pour prendre position. Le but étant l'expression d'une volonté autonome.

-         Pour apprendre à se relier à nouveau à l'autre : s'identifier à quelqu'un qui "va bien", accepter une aide tout en restant actif, accepter que les autres se sentent concernés par soi (accepter leur regard) et d'avoir à répondre de ses actes.

-         En évitant les tentations : la toute puissance narcissique, la dépression (refuge dans la solitude, le repli), les dépendances (toxicomanies, soumission à l'idéal d'un chef de groupe, ...), la délinquance.

-         Et finalement, comprendre et accepter, dans une certaine mesure, le système dans lequel on vit (familial, social,...) avec ses avantages et ses contraintes (règles) pour s'intégrer positivement et s'engager par rapport à lui.

 

            Pour l'entourage de l'adolescent que nous verrons en particulier dans le cadre du contrôle judiciaire, cette période demande de concilier deux attitudes : soutenir sans juger l'adolescent dans le travail de deuil de son enfance, tout en intervenant sans complaisance en lui imposant des règles de vie et des interdits pour lui éviter de "se perdre".

 

1.     Chronologie.

 

Tony Anatrella, psychanalyste, décrit bien cette phase de maturation en la séparant en trois périodes[2] :

            La puberté, de 12 à 17/18 ans,  met fin à la période de latence par une série de bouleversements, qui prennent différentes formes selon les pays, les cultures.

L'étymologie du mot puberté signifie "se couvrir de poils". En effet, les transformations physiologiques commencent avec la maturation des organes sexuels et vont donner lieu ensuite aux caractères sexuels secondaires. Le rapport que fait la société entre la taille et la maturité ("quand tu seras grand...") fait comprendre à l'adolescent qu'il passe à l'âge adulte, âge de l'autonomie mais aussi des responsabilités d'adultes.

Mais le décalage entre son corps réel et l'image qu'il en a (il a gardé l'image de son corps d'enfant) le rend maladroit et peut entraîner des angoisses corporelles et un refus de sa sexuation. Certains  symptômes l'expriment : les troubles des comportements alimentaires, l'aménorrhée, l'hyperactivité, ...

            Vient ensuite l'adolescence, de 17/18 ans à 22/24 ans, période pendant laquelle le jeune va s'efforcer d'intégrer le corps sexué et d'intérioriser son identité dans la capacité à exister de façon autonome psychiquement, même s'il reste relativement dépendant de son milieu. De adolescere qui signifie "grandir" en latin, l'adolescence marque le passage de l'enfance à l'âge adulte (adultus = qui a fini de grandir) et cette transition est marquée par la séparation des parents et le deuil de l'enfance.

            Et enfin, la post adolescence de22/24 ans à 30 ans, travaille à la consolidation du moi au sein d'un lien entre les nécessités du fonctionnement interne de la personnalité et les exigences de la réalité extérieure.

 

 

2.     Le Deuil de l'enfance

 

La véritable mutation de l'adolescence consiste certainement à quitter son enfance faite de dépendance affective, de relative insouciance et d'idéalisation pour accéder progressivement à l'état d'adulte : sujet autonome, libre, mais responsable.

Pour M. VAILLANT[3], "le deuil est celui de la perte des illusions enfantines qui sont constituées par des imagos parentales archaïques, mais aussi par un égocentrisme avec l'illusion magique qu'il y aura toujours quelqu'un pour récupérer ses erreurs, et assumer à sa place ou l'excuser parce que ce "n'est qu'un enfant".

L'adolescent commence donc à mesurer les limites de sa toute puissance, et Winnicott[4] soulève une question cruciale de cette période : "comment chacun traitera t-il ce nouveau pouvoir de destruction ou même de mort, pouvoir qui ne venait pas compliquer les sentiments de haine de la petite enfance ?". La découverte de ce pouvoir permet en l'occurrence au jeune de prendre conscience de sa responsabilité vis-à-vis de son entourage, mais aussi vis-à-vis de lui-même, en rapport avec la loi sociale et sa conscience morale.

            Ainsi, le jeune va expérimenter son pouvoir de destructivité, en particulier sur son entourage à commencer par ses parents, dès sa plus jeune enfance. Selon Winnicott (1971), "S'ils résistent à ses agressions, l'enfant constate qu'il n'est pas tout puissant" et que ces objets externes ne sont pas le fruit de son psychisme, mais bien réels, c'est à dire distincts de lui. Dans ce cas-là, ses angoisses de mort seront surmontables. "Les parents que le petit enfant considère comme réels sont ceux qu'il a pu malmener et qui ont résisté à ses agressions", sans s'en montrer trop atteints et sans exercer de représailles. Si les parents sont absents, l'enfant aura toujours une image d'eux idéalisée, irréaliste soit comme intouchables, incritiquables, soit comme terrifiants.

 

            Le travail de l'adolescence, consiste donc en une "perte d'objet" au sens psychanalytique du terme, perte des "objets infantiles", qui représentera d'ailleurs une menace dépressive non négligeable à ce moment-là.

Cette perte s'effectuera à deux niveaux, dès la petite enfance, et le vécu de ces pertes sera réactualisé chez l'adolescent, lorsqu'il tentera de s'affirmer de façon autonome :

 

-        Perte de l'objet "primitif" en tant que séparation de l'objet maternel, que M..MAHLER a aussi appelé phase de "séparation individuation" et que l'on a vue avec l'approche kleinienne. L'enfant renonce dès ici à sa toute puissance narcissique et à se prendre pour l'Idéal (idéalisation de soi, narcissisme primaire) pour laisser la place à un autre Idéal (narcissisme secondaire), provenant des investissements de sa libido sur des objets externes (son dieu, la figure du chef, l'objet amoureux...), retournés ensuite sur le Moi. Ce nouvel Idéal du Moi permet le lien social. L'enfant acceptant l'écart entre ce qu'il est et ce qu'il n'est pas, c'est dans cet espace que le débat interne, l'autocritique se crée.

 

-        Perte de "l'objet œdipien", chargé d'ambivalence, en se séparant de l'imago parentale idéalisée. En proie à ses pulsions, l'adolescent doit tenir à distance ses parents, dont la présence réactive les conflits œdipiens et le menace d'un inceste maintenant réalisable.

 

            La réactualisation du vécu œdipien à cette période peut donner lieu surtout à des conflits avec le parent du même  sexe et à une peur des contacts avec le parent de sexe opposé. Si l'entente dans le couple parental est normale, le jeune ne pourra pas risquer de réaliser ses désirs et pourra peu à peu sublimer ses pulsions en s'identifiant au parent du même sexe.

            De plus, l'adolescent prend conscience des problèmes non résolus de ses parents. Leur image devient floue et inconsistante. Il va relever leurs défauts, afin de se séparer des images idéalisées qu'il a d'eux et d'acquérir son autonomie par opposition, confrontation. Ce qui vient donc s'ajouter aux conflits familiaux, parfois importants. Ce conflit des générations va avec la contestation du système, basée sur des faits parfois vrais, mais que le jeune va devoir accepter dans une certaine mesure pour parvenir à s'adapter positivement.

Il va aller jusqu'à rejeter les bases identificatoires de son enfance, les remettant en question pour mieux les intérioriser par la suite. C'est au gré de ses rencontres extérieures et de sa vie sociale qu'il va confronter ses repères. Mais la découverte d'une identification d'adulte ne pourra être possible que dans son insertion au sein de la lignée familiale, d'où sa recherche d'une image de soi dans les racines culturelles, le groupe social ou les souvenirs familiaux.

 

 

3.     Idéal du Moi et narcissisme :

 

L'acceptation de ces pertes laissera la place à un nouvel Idéal du Moi, mûri.

Cette instance a trois fonctions essentielles : fonction de référence du Moi, fonction d'auto-évaluation et fonction d'auto-conservation. C'est donc par elle que peut s'instaurer ce que Tony ANATRELLA appelle le "dialogue intérieur" avec le Moi.

 

            Celui-ci se construit et se maintient grâce aux identifications : pour développer sa vie psychique, il a besoin de s'étayer sur celle de ses parents et de s'approprier inconsciemment un aspect, un attribut de l'autre. L'identification primaire ou la première identification est pour Freud celle de l'enfant qui porte un intérêt tout particulier à son père, tandis qu'avec la mère, il s'agit d'une relation d'objet de type anaclitique (étayage). D'après Freud[5], cette identification est "la manifestation la plus précoce d'un attachement à une autre personne". Lorsque ces deux liens avec la mère et avec le père se rencontrent, c'est le complexe d'Œdipe. Tony ANATRELLA[6] souligne que "le travail d'identification est une opération essentiellement narcissique, puisqu'il sert les intérêts du Moi. (...)Et chacun est en relation avec le monde extérieur sur le modèle de l'investissement de son propre Moi". C'est pourquoi l'absence d'identification se traduira ensuite par des pathologies du narcissisme.

 

            Dans les cas où les attachements sont impossibles, faits de discontinuité ou de ruptures traumatiques, dans la prime enfance où à l'adolescence, on observera :

            - à un niveau primitif, un impossible accès au sens de l'autre et à la position dépressive. Le Moi se réfugie dans la toute puissance narcissique, se prenant pour l'Idéal (Idéal du moi substitutif, non internalisé) et utilisant des mécanismes de défense archaïques ou immatures, le sujet faisant l'impasse sur l'épreuve de réalité. Mais ne pouvant faire face au vide intérieur, le sujet s'identifie à l'agresseur (au mauvais objet). Le noyau précoce du Surmoi reste donc constitué d'une unité fantasmatique entre un Idéal du Moi mégalo et l'imago d'une mère archaïque. Aussi, le Moi faible et immature laissera peu de place à l'affirmation de soi et à une perception lucide de la réalité, et en particulier des limites (à l'extrême, déni de la mort.)

 

            - A un niveau névrotique, (identifications) l'angoisse de castration née du complexe d'Œdipe ne pourra pas être surmontée. Essentielle à l'intériorisation de la loi symbolique, celle-ci peut aussi faire naître une forte culpabilité inconsciente qui risque d'atteindre l'estime de soi et d'entraîner des pathologies handicapant l'adaptation sociale ou bien là aussi, un fort investissement narcissique qui met le Surmoi à l'épreuve. Le problème identitaire ne pourra donc pas se résoudre.

 

            Dans ce cas, l'intériorisation des représentations de la vie sociale sera freinée, appauvrissant du même coup le monde intérieur. Et c'est ce vide intérieur que l'adolescent essaiera de combler, notamment par le recours à la drogue, remplaçant ainsi tout ce qu'il ne peut pas intérioriser de la vie sociale.

La drogue serait ici une manière artificielle et magique de créer la rupture avec la réalité décevante ou avec son passé impossible à intégrer.

De la même façon, les états dépressifs marquent un repli sur soi alors que l'acceptation du manque, de la castration et de la réalité extérieure est trop douloureuse.

 

            L'intensification du narcissisme peut avoir lieu du fait de carences, mais aussi en lien avec les tendances régressives propres au remaniements adolescents tels que :

-         la disparition des premiers objets d'amour qui ne sont pas tout de suite remplacés, ce qui crée une forte tension interne

-         la dévaluation de l'Idéal du Moi en rapport avec la culpabilité masturbatoire et les exigences surmoïques accrues

C'est pourquoi l'adolescent recherche une image de soi acceptable en réinvestissant le narcissisme. Le rôle de l'investissement narcissique peut aussi être de mobiliser l'énergie libidinale dans un travail créateur et de s'empêcher de s'engager dans des attachements sentimentaux prématurés. C'est l'âge où le jeune investi les activités cognitives avec l'émergence de la pensée abstraite et du raisonnement.

            Et si les identifications sont satisfaisantes, riches et constantes, l'adolescent pourra s'ouvrir davantage au monde extérieur au lieu de s'en protéger.

            Les changements cognitifs seront étroitement liés au développement social, l'adolescent élargissant son champ relationnel. Ses nouvelles expériences de vie en société lui donneront de cette façon une compréhension plus élaborée des règles et des mécanismes qui sous-tendent le comportement social.

 


4.     Les ambivalences de la transition : "Je fais ce que je veux ! ...Mais au fait, qu'est-ce que je veux ?"

 

 

Le bel équilibre de l'enfance rompu, l'adolescent ressent malaise, inquiétude et désarroi, mais aussi contradictions dont il n'est pas toujours conscient et qui peuvent se traduire par des comportements paradoxaux, difficiles à déchiffrer et déroutants pour les adultes. Anna Freud[7] insiste sur le fait qu'il est normal, à l'adolescence, d'être à la fois en révolte contre ses parents et d'en rester dépendant.

            L'adolescent revendique haut et fort son indépendance, mais cherche encore à profiter de la protection rassurante du cocon familial. Son fort désir d'autonomie et ses aspirations à la liberté se heurtent à son manque d'assurance. Encore étranger à lui-même, il se débat avec des sentiments ambivalents : en famille, ils sont partagés entre le désir de "sortir" et celui de rester, il étouffe à la maison mais a froid dehors ; dans ses relations, il éprouve à la fois attirance et peur vis-à-vis des personnes de l'autre sexe ; au sein d'un groupe, il est écartelé entre le conformisme et l'originalité ; par rapport à l'avenir, il est plein de projets, mais craint de ne pas être à la hauteur. C'est pourquoi il ne sait plus comment s'évaluer ni s'estimer. Dans cette position narcissique, il a besoin d'être encouragé, rassuré et est très dépendant de l'image que les autres lui renvoient.

 

Entre son désir d'indépendance et  son besoin de soutien, quel rôle doit jouer l'environnement ?

 

Aussi, le rôle de son entourage sera déterminant, l'adolescent ayant grand besoin de modèles identificatoires pour lui montrer de façon indirecte le chemin à prendre et le sortir de ses incertitudes :

 

- ses parents pour lui transmettre leurs convictions, énoncer les limites, les exigences et les règles en lui expliquant. D'autre part, la confiance des parents envers l'adolescent sera particulièrement constructive, représentant un encouragement à l'autonomie et une façon de reconnaître qu'il est bientôt adulte. Ils devront aussi l'accompagner dans ses hésitations sans le culpabiliser et enfin, lui permettre d'exprimer son agressivité et sa colère pour que celle-ci ne s'exprime pas indirectement par des conduites d'échec ou de délinquances. Il revient en effet aux adultes de donner un espace de dialogue et d'expression à l'adolescent dans lequel il puisse entrer en conflit, exprimer son agressivité, son désaccord et son mal-être, afin d'éviter qu'il ne l'exprime de façon détournée par le passage à l'acte ou qu'il ne retourne cette agressivité contre lui. Les risques étant l'isolement, la dépression, les conduites auto-agressives, suicidaires ou délinquantes.

 

            - Ses amis pour quitter progressivement sa sécurité familiale et expérimenter le monde extérieur. Le regard de ses pairs est comme un miroir qui apprend à mieux se connaître tout en se rassurant mutuellement, en vérifiant que l'on ne compte pas seulement pour ses parents.

            Mais nous verrons les dérives possibles des groupes de pairs qui commettent des actes délinquants, les jeunes se laissant porter par la dynamique groupale, sans réfléchir aux conséquences, avec l'illusion de ne pas en être responsable. Du fait de la pression exercée par le leader et de la dépendance du jeune vis-à-vis du regard des autres, il lui sera difficile de se détacher de l'influence du groupe. C'est la raison pour laquelle l'intervention des parents ou encore, de la justice, sera peut-être nécessaire.

 

Beaucoup de jeunes expriment leur soulagement d'avoir été arrêtés par la justice après un délit, comme s'ils prenaient conscience tout à coup des risques qu'ils courraient. L'adolescent attend de ses parents qu'ils le protègent, mais aussi qu'ils lui donnent des limites et les assument tant qu'il ne peut pas encore le faire lui-même : ce sera plus facile pour lui de dire "mes parents ne veulent pas que je vienne" plutôt que d'assumer lui-même un refus avec la crainte d'être rejeté par ses copains.

Mais il a besoin de trouver lui-même les réponses à ses questions existentielles et ses parents doivent trouver la bonne distance : ni l'étouffer en s'immisçant trop dans sa vie scolaire ou amoureuse, sans quoi il risquerait de vivre une véritable inhibition, ni démissionner en le laissant livré à lui-même ("parce qu'il est grand, c'est son problème") car il se sentirait abandonné et perdrait toute confiance en lui.

 

Nous percevons donc ici toute la difficulté pour l'adolescent de s'assumer alors qu'il manque d'assurance et d'estime de soi. Il a besoin qu'on le soutienne sans l'assister, et qu'on soit ferme dans le respect des règles, sans le culpabiliser.

            Le sens des responsabilités sera vraiment atteint lorsqu'il sera capable de faire des choix tout seul, de s'affirmer de façon assez autonome par rapport à ses pairs et à ses parents, mais aussi d'assumer ces choix. L'intériorisation de figures identificatoires suffisamment nuancées, pourra permettre à l'adolescent de prendre du recul et de s'exprimer de façon plus personnelle tout en restant adaptée.

 

 

5.     La recherche de son identité et de sa place

 

Pour de nombreux auteurs, l'adolescence est le deuxième processus d'individuation depuis la naissance, un stade crucial pour la formation du caractère. Le but est d'aboutir à se débarrasser de la dépendance familiale, à relâcher les relations d'objets infantiles pour accéder à une vie d'adulte. Mais instaurer de nouveaux investissements n'est pas simple : il faut trouver de nouvelles identifications, attitudes, opinions à l'extérieur de sa famille...

L'adolescent en quête identitaire traverse une période que Winnicott[8] appelle le "pot au noir", pendant laquelle il se sent futile parce qu'il ne s'est pas encore trouvé. Il refuse de s'identifier à ses parents, de s'investir vraiment dans une activité et surtout, de profiter de l'expérience d'autrui. Pour Winnicott, l'adolescent "ne souhaite pas s'installer dans un rôle assigné par les adultes, quitte à refaire toutes les étapes", à recommencer de rien.

 

Les manifestations de l'adolescent telles que la mauvaise humeur, l'opposition, l'insolence ou le repli sur soi sont déconcertantes pour les parents. Les relations qui jusque-là étaient souvent faciles et heureuses deviennent de plus en plus conflictuelles, dans un mélange de défit provocant et de dépendance infantile, allant parfois jusqu'à une impossibilité de communiquer. Mais ces conflits sont le reflet de la vie psychique de l'adolescent : "ils ne savent pas où ils en sont et ils attendent, tout est en suspens, ils ne se sentent pas réels, ce qui les conduit à commettre certains actes qui leurs paraissent, eux, réels" d'après Winnicott.

 

Le processus de désengagement et de révolte peut néanmoins aller trop loin, entraînant une rupture brutale par la mise en actes marquant un échec de la maturation psychique. "Prise de risque, test pour éprouver la réalité du monde, mesurer la solidité des institutions, juger de la valeur des lois, de la force des interdits, l'acte délictueux est aussi une tentative de séparation avec l'enfance", d'après M. VAILLANT. Cette tentative de rupture signerait "la douleur d'un deuil, la difficulté d'un passage, l'incapacité à vivre le manque".

Cette mise en actes au plan de la réalité d'une séparation ou d'un refus aurait lieu lorsque la séparation psychique est vécue comme impossible, par rapport à l'abandon de ses objets infantiles intériorisés (l'investissement étant parfois trop important).

L'adolescent peut régresser aussi dans "l'idolisation" de stars ou personnalités du show business, devenant des images indispensables pour préserver l'équilibre narcissique, l'Idéal du Moi et l'image des parents idéalisés.

 

            L'expression de l'agressivité de l'adolescent, si elle est une manière d'exprimer son mal-être, vise également à tester la solidité des liens, les limites et les règles qui lui sont imposées. L'adolescent fait des efforts pour contenir ses pulsions afin de conserver l'amour de ses parents, obtenir leur reconnaissance mais aussi par peur des sanctions (des conséquences). Il mesure donc l'espace de liberté qui lui est laissé pour s'exprimer, s'affirmer, avant de perdre l'amour de ses parents, ainsi que son degré subjectif d'acceptation des sanctions. Il apprend de cette façon les liens logiques entre ses actes et leurs conséquences. Des sanctions trop sévères brideront sa créativité le poussant au conformisme et à la passivité, tandis que l'inconsistance ou l'absence de limites le mettra en position "d'enfant roi", tout-puissant et en même temps incapable de se positionner dans cette inversion de l'autorité ne permettant pas le conflit et la séparation. Pour T. ANATRELLA[9], "au moment de l'adolescence, c'est le rapport à la loi qui est structurant et non pas la transgression de l'Interdit", car "créer des zones de déviances tolérées est une conception plutôt perverse dans laquelle les adultes et les jeunes se piègeraient avec la drogue." Il s'agirait donc avant tout de nommer la loi sans éviter la confrontation éventuelle, pour faire respecter le cadre, afin de ne pas être un témoin complaisant de la délinquance des jeunes.

 

Ces ruptures manifestes mettent à mal la continuité de l'histoire du jeune. Et pourtant, il semble en avoir besoin  pour parvenir à un sentiment d'individuation qui intègre son passé, repérable et lui permette de se tourner positivement vers l'avenir.

Le nouvel apprentissage des relations que doit faire l'adolescent en prenant conscience peu à peu des lois qui les régissent et de ses limites n'est donc pas dénué de risques.

 


6.     Les phénomènes collectifs

 

L'étude des phénomènes de groupe en référence aux travaux de Freud sur la psychologie des foules a révélé une certaine disparition de l'individualité et de cette façon du Surmoi et de l'Idéal du Moi individuel. Le Surmoi tout récemment constitué et certainement fragile au moment de l'adolescence risque d'être "balayé par l'ancien désir d'union entre le moi et l'idéal soudain réactivé par le groupe", selon Annie REICH[10]. Cet auteur se réfère à Freud dans "psychologie collective et analyse du moi". Freud affirme que la foule est comme "une résurrection de la horde primitive" où le "père primitif est l'idéal qui domine l'individu après avoir pris la place de l'idéal du moi".

            La foule effacerait les caractères individuels par le fait que les membres s'identifient les uns aux autres. Ils ont ainsi le même idéal du moi et leur besoin d'être d'accord les uns avec les autres est supérieur à celui de s'opposer. Ceci peut-être pour garder l'amour des autres, mais aussi, grâce au groupe, les individus retrouveraient l'illusion de la relation symbiotique primitive avec la mère, où l'indifférenciation ne permet pas de rentrer en conflit.

            De plus, "Le sentiment individuel et l'acte intellectuel personnel sont trop faibles pour s'affirmer d'une manière autonome, sans l'appui des manifestations affectives et intellectuelles analogues des autres individus" d'après Freud. Et l'absence de volonté individuelle renforce encore la toute puissance du chef, qui constitue selon Freud un substitut du père.

 

D'autre part, Freud écrit "qu'il nous suffit de dire que l'individu en foule se trouve placé dans des conditions qui lui permettent de relâcher la répression de ses tendances inconscientes". L'individu se laisserait donc aller à ses pulsions, non arrêtées par la barrière du refoulement et le principe de plaisir prendrait le dessus sur le principe de réalité. La voix de la conscience se tairait et le sentiment de responsabilité disparaîtrait, dans ce contexte.

            L'individu ferait donc taire sa conscience pour obéir à l'autorité du groupe et jouir de tous les avantages hédoniques dont jouit la foule.

 

            Selon un article de Didier ANZIEU[11], dans le groupe, l'appareil psychique subirait une triple régression : de façon temporelle, le groupe aurait tendance à régresser au narcissisme primaire, le Ça et le Moi idéal prenant possession de l'appareil psychique au détriment du moi et du Surmoi. Le Moi idéal cherchant à "réaliser la fusion avec la mère toute puissante et la restauration introjective du premier objet d'amour perdu. Le groupe devient, pour les membres, le substitut du premier objet d'amour perdu".

            C'est pourquoi D. ANZIEU explique qu'un groupe sans organisme de contrôle chargé d'effectuer l'épreuve de réalité fonctionnerait "naturellement dans l'ordre de l'illusion". Il fait d'ailleurs une analogie entre le groupe et le rêve, établissant que toute situation de groupe serait vécue comme la satisfaction du désir, une "réalisation imaginaire du désir".

            De cette façon, l'illusion groupale serait selon ANZIEU, la réalisation du désir de "guérir les blessures narcissiques" et de s'identifier au bon sein (ou à la mère toute puissante).

            Or l'on sait comme à l'adolescence, la tension entre l'héritier du narcissisme (l'Idéal du Moi, ce que nous voulons être) et le Surmoi (ce que nous devrions être) est particulièrement vive. Cette tension se caractériserait selon A. REICH par un mélange d'idéalisme et de cruauté, "l'idéalisme visant l'assomption narcissique du moi, désir qui vient balayer les interdits moraux liés au surmoi".

            Et si le narcissisme est malmené par le Surmoi, l'adolescent aura besoin de temps pour que les deux s'intègrent de façon satisfaisante à la fois pour l'estime de soi et pour l'intégration sociale. En attendant, le refuge dans l'idéal d'un groupe représentera une manière de différer le moment de l'accession à l'autonomie psychique.

 

 

 

7.     La fin de l'adolescence

 

D'un point de vue psychanalytique, V. SMIRNOFF[12] considère que l'insertion sociale dépend de trois ordres de facteurs :

-       La qualité et le mode des relations objectales de l'enfant dont on retrouve les vestiges chez l'adolescent et qui déterminent la modalité du rapport avec les autres (surtout avec les images d'autorité et d'amour)

-       Le destin des instances psychiques, en particulier du Surmoi, de l'Idéal du Moi et du Moi.

-       Les fonctions moïques, les mécanismes de défense du Moi : tolérance aux frustrations, identification plus ou moins grande à l'agresseur, identifications trop labiles et changeantes, utilisation des mécanismes de dénégation ou de formation réactionnelle influeront sur le caractère.

 

 

            Ainsi, on peut considérer, d'après lui, que "l'adolescence est terminée lorsque l'identité du sujet est établie", c'est à dire que le jeune a trouvé une place à la fois personnelle et adaptée dans la société. "La maturité et l'identité sexuelles sont reconnues, les sentiments d'échec, les conduites régressives et la nécessité de la transgression sociale s'effacent peu à peu". L'incertitude quant à l'avenir s'atténue, les idéaux sont plus nuancés et plus précis, ce qui permet à l'adolescent d'élaborer de vrais projets, créatifs et réalisables.

            L'adolescent cesse de se considérer comme un enfant et se sent plus indépendant, ce qui modifie les relations avec ses parents, qui deviennent plus "égalitaires", les responsabilités étant partagées.

 

 

 



[1] WINNICOTT, D.W. (1962), L'adolescence, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris : PAYOT.

[2] ANATRELLA, T. (1988). Interminables adolescences, Paris : Cerf/ Cujas.

[3] VAILLANT, M. (1999). La réparation, de la délinquance à la découverte de la responsabilité, Mayenne : Gallimard

[4] WINNICOTT, D.W. (1962). L'adolescence, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris : PAYOT.

[5] Freud, S. (1982). Psychologie des masses et analyse du moi, in Essais de Psychanalyse, Paris : Payot.

[6] ANATRELLA, T. (1998). La différence interdite, Mayenne : Flammarion

[7] FREUD, A, (1958) L'adolescence, in L'enfant dans la psychanalyse, Paris : Gallimard, Connaissance de l'inconscient, 1976.

 

[8] WINNICOTT D.W. (1962). L'adolescence, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris : PAYOT, 1992

 

[9] ANATRELLA, T. (1995). Entre adultes et adolescents, Paris : Cerf, (p. 225)

[10] REICH, A. (1998). Chapitre III : Idéal du moi et surmoi, dans un ouvrage collectif, Le narcissisme, L'amour de soi, St-Germain-du-Puy, Edition TCHOU Les grandes découvertes de la psychanalyse.

 

[11] ANZIEU, D. (1971). Article "l'illusion groupale", Nouvelle Revue de psychanalyse n°4.

[12]SMIRNOFF, V. (1992). Chapitre VIII "Adolescence" in La psychanalyse de l'enfant, Paris : PUF, p.330-352.

 

 

 

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